De l’industrie automobile aux médecines traditionnelles anciennes. Le parcours d’un homme qui a longtemps produit avant d’apprendre à écouter.

L’enfant qui apprenait à ne pas déranger
Je suis né en 1972, dans une famille de la région de Montbéliard dans l’est de la France. Mes parents travaillaient tous les deux chez Peugeot, à une époque où le temps de travail hebdomadaire dépassait largement les 35 heures. Ma mère avait commencé jeune à l’usine, ma grand-mère maternelle tenait un tabac-presse sept jours sur sept. Plusieurs générations de femmes qui travaillaient beaucoup.
Enfant, je rentrais souvent de l’école et la maison était vide, je suis de cette génération X, la génération « latchkey child ». Je faisais mes devoirs seul. Je m’inventais des mondes seul. Aucun reproche envers mes parents, ils n’étaient pas maltraitants — ils faisaient ce qu’il fallait pour faire vivre la famille. J’observe simplement ce qu’un enfant apprend, quand personne n’est là pour l’aider à mettre des mots sur ce qui se joue en lui.
Mon père, comme beaucoup d’hommes de sa génération, avait aussi ses règles. « Un garçon c’est fort. Un garçon ne pleure pas ». Des injonctions qui, dans la bouche de quelqu’un qu’on aime, s’installent profondément. On apprend à se taire pour ne pas décevoir. On apprend à contenir, à refouler plutôt que de comprendre et vivre ce que l’on traverse.
Un soir, vers 15 ans, j’ai fait une crise de spasmophilie. Mon corps s’est raidi progressivement, de bas en haut, jusqu’à ce que la respiration devienne difficile. J’ai appelé ma mère. Elle m’a dit : « Ah, tu fais une crise de spasmophilie, c’est pas grave, j’en faisais quand j’étais petite, ça va passer. »
Je ne la blâme pas — elle-même n’avait pas appris à faire autrement. Mais je me souviens précisément de cette phrase : « ça va passer ». C’est le message qu’on transmet dans certaines familles où l’on ne fait pas cas de la souffrance. Par pudeur, on l’endure, on la range, on continue.
Je crois que c’est là, très tôt, que s’est plantée la question qui traverse aujourd’hui tout mon travail : qu’est-ce qui se passe quand on n’écoute pas ce que le corps essaie de dire ?
L’industriel qui cherchait la rentabilité mais pas le bon usage
À 20 ans, j’avais suivi le chemin tracé. Formation technique, puis quinze ans dans l’industrie automobile — le même monde que mes parents, et mes grands-parents. J’ai été formé aux méthodes les plus exigeantes de gestion industrielle, notamment au Lean manufacturing enseigné par un formateur venu de Toyota.
Le Lean tient en une idée simple et redoutable : éliminer le Muda — le gaspillage, le superflu — avant d’ajouter des ressources. Ne pas rendre une machine plus complexe si elle fonctionne déjà bien. Ne pas ajouter de fonctionnalités qui n’apportent rien à l’utilisateur final, la fameuse Valeur Ajoutée au sens noble du terme. Se demander en permanence : à quoi sert vraiment ce que je fais ?
Cette discipline mentale m’a formé plus profondément que je ne l’imaginais à l’époque. J’y ai appris à distinguer ce qui produit de la « vraie valeur » de ce qui produit du bruit. À voir l’usage plutôt que le protocole.
Mais j’y ai appris autre chose, en creux : à résister. À être rentable, jusqu’au cœur même de ma vie personnelle. À disparaître pour ne pas casser la chaîne de valeur. J’ai éprouvé le stress intense du management. J’ai vu des collègues craquer d’un coup après des années de « tout va bien ». J’ai vu des organisations parfaitement structurées s’effondrer parce que personne ne regardait la pression qui s’exerçait sur elles.
On vérifiait les processus, la qualité, la rentabilité. Personne ne vérifiait la pérennité.
Je ne le savais pas encore, mais je me préparais, sans le vouloir, à ce qui allait devenir le cœur de ma pratique de soignant : appliquer aux corps humains cette même rigueur — regarder le bon usage, pas seulement la forme.
L’ulcère et le premier déplacement
À 23 ans, à force de refoulement, un ulcère à l’estomac m’a arrêté. Rien de spectaculaire, rien qui ne se soigne pas en médecine occidentale. Mais quelque chose s’est ouvert : la question de savoir ce que mon corps criait, et que je n’entendais pas.
C’est cette année-là que je suis entré, pour mon propre mieux-être, dans l’univers de la médecine traditionnelle chinoise et des arts internes taoïstes. J’y ai découvert une manière de voir l’être humain que je n’avais jamais rencontrée : non pas comme un assemblage de pièces à réparer, mais comme un écosystème dont chaque déséquilibre est porteur de sens. J’ai appris à faire le silence en moi et à écouter les mouvements de la vie, grâce à la pratique avec Maître Yuan Limin.

J’ai continué à travailler dans l’industrie. Mais en parallèle, pendant quinze ans, je me suis formé. J’ai eu la chance immense de recevoir l’enseignement du professeur Leung Kok Yuen, représentant d’une tradition familiale remontant à quinze générations de médecins. Cet enseignement, je l’ai reçu auprès de Patrick Shan, parmi d’autres maîtres qui m’ont accompagné.
Ce qui m’a touché chez Prof Leung, ce n’est pas seulement la sophistication de son savoir. C’est sa sobriété. Sa capacité à faire beaucoup avec peu : quelques aiguilles, quelques ventouses, ce qu’on trouve dans notre cuisine — de l’ail, du gingembre, des clous de girofle. Sa pratique était l’inverse du déploiement scientifique et technologique actuel. C’est avant tout une écoute du patient.
C’est cet esprit de la pratique médicale que je porte encore aujourd’hui :
« La médecine et le médecin ne sont pas là pour s’opposer à la maladie ou à la mort. L’une comme l’autre font partie de la vie. Le rôle du médecin est de faire en sorte que ces moments soient aussi légers qu’une brise printanière. »
Voilà ce qui m’a fait quitter l’industrie en 2009.
Le cabinet, l’écriture, les patients
En 2009, je plaque tout ! Je divorce, je quitte le salariat, l’industrie automobile, ma belle maison et avec une grande partie de mes croyances anciennes. Inconsciemment, je tourne le dos à tout ce qui a nourri mes proches, ma région, pendant des années. Dans ma famille, cette décision est vécue comme une rupture, particulièrement pour mon père qui se sent trahi. Dans son référentiel, je deviens illisible.
Malgré les doutes et les nuits sans sommeil, cette rupture a été un point d’appui : elle m’a confirmé que je m’orientais vers un espace qui n’était plus tracé par personne d’autre que moi.

Depuis, je reçois en cabinet des personnes qui souvent ressemblent à celui que j’étais dans mes années industrielles : des gens compétents, autonomes, qui tiennent — mais qui se vident de leur substance. Ils viennent parce qu’ils sentent que quelque chose ne va plus, sans arriver à le nommer. Mon travail consiste souvent à leur donner le temps de l’écoute, celui que personne d’autre ne leur accorde plus.
L’écriture est venue plus tard. Ce sont mes patients qui m’ont demandé les premiers livres — pour prolonger, pour partager avec des proches, pour garder une trace. Depuis, j’ai pris l’habitude d’écrire quotidiennement. J’aime vulgariser, transmettre, révéler les savoirs anciens délaissés. Noircir les pages de mes cahiers est devenu un acte thérapeutique pour moi.
Karine, et ce que la douleur m’a enseigné
En 2021, en quelques mois, je perds mon activité — la crise sanitaire —, mon père d’un cancer, et la femme que j’aime d’une hémorragie cérébrale. Karine avait 47 ans, elle était en excellente santé. Nous célébrions la concrétisation de son nouveau projet professionnel. Deux heures plus tard, elle était partie !
Impossible de raconter ici tout ce que ce séisme a ravagé chez moi — je le ferai certainement en un autre lieu. Ce que je peux dire, c’est que j’ai choisi de le traverser sans anesthésie chimique. Ni héroïsme, ni pulsions morbides. Simplement grâce à la confiance, lentement construite, dans la sagesse des médecines anciennes.
Trois choses sont mortes en moi cette année-là. L’amoureux — celui qui pensait vivre une longue histoire. L’illusion du temps — celui qui pensait qu’il y aurait toujours « plus tard ». Et le thérapeute-sauveur — celui qui, secrètement, croyait pouvoir éviter, réduire, contenir la souffrance des autres.
Difficile de résumer en un mot simple ce qui est né à la place, tellement de choses ont changé. C’est une posture différente. Chaque matin, avec chaque patient, je me pose intérieurement la même question : si je ne peux le guérir, comment est-ce que je peux l’aider à alléger sa souffrance sans complexifier une situation qui l’est déjà suffisamment ?
Cette phrase est probablement la formulation la plus juste de ma posture de praticien aujourd’hui.
La Médecine de l’Être — ce que je nomme ainsi
La Médecine de l’Être n’est ni une école, ni une méthode brevetée. La sagesse des anciens ne m’appartient pas. C’est une manière d’habiter le soin, à laquelle j’ai choisi un nom simplement pour pouvoir en parler.
Trois axes structurent cette approche :
Ne pas s’opposer. La médecine moderne sauve des vies. Elle a sa place. Je ne suis pas contre elle — je viens moi-même du monde de la rationalité industrielle, et je continue à m’en servir. Ce que je propose n’est pas une alternative combative. C’est un complément qui écoute et éclaire ce que les analyses ne mesurent pas.
Ne pas se replier. L’autonomie n’est pas la solitude. Faire confiance à son corps ne signifie pas se couper de toutes ressources extérieures. Cela signifie choisir consciemment ce qu’on leur demande, et arrêter de tout leur déléguer.
Revaloriser. Revalorisation de soi, de son corps, de l’intelligence du vivant qui nous transcende. C’est ce que les taoïstes anciens nomment Wu Wei — agir sans contraindre, restaurer plutôt que conquérir, faire confiance à ce qui veut vivre en nous.
Sur le plan pratique, cela se traduit par une discipline apprise dans mon ancien métier et transposée à la clinique : on n’optimise pas un système qui fuit, on répare la fuite. Avant de nourrir, on regarde ce qui se disperse. Avant d’ajouter, on identifie ce qu’on pourrait retirer.
C’est ce que j’appelle alléger sans complexifier. Et c’est probablement l’idée la plus juste pour décrire ce que je cherche à faire quand quelqu’un s’assoit en face de moi au cabinet.
Je ne porte aucune vérité. Ma foi n’oblige personne. Je témoigne simplement d’un autre chemin possible — celui que j’ai emprunté, celui que je continue d’arpenter, un pas à la fois.
Si ce parcours résonne avec quelque chose en vous, ma lettre mensuelle Sur le seuil prolonge le témoignage. Une lettre par mois, parfois deux — quand quelque chose mérite d’être écrit.